J’ai passé six ans de ma vie avec mes appareils scotchés à la poitrine. Je ne sortais jamais sans eux, même pour aller faire des courses. C’était presque maladif ; une chasse scopique, il me fallait comprendre, apprendre, analyser les gens qui étaient comme moi. Comme moi par leurs corps, leurs envies, leurs désirs. Parce que l’on est dans la même case à rallonge, on appartient à un lot de clichés. J’ai appris à aimer à partir de mes yeux. Des instants de doutes, de grâce, des moments de supplice ; ils étaient mes confidents. Je comprends maintenant que toute image a une durée de vie, et que l’amour qu’on lui apporte la fait perdurer. Ou à l’inverse, qu’il y a des images que je n’ai plus envie de voir.
Je voulais créer une zone franche, une zone de porosité entre chacun.e.s. Un refuge pour anonymes peu fréquentables, un tiers-lieux pour monstres en détresse, un théâtre pour personnes hybrides, un livre pour chimères. Ici, c’est pas les mêmes codes que dans l’hétéronormativité : demander une autorisation de droit à l’image serait comme allumer la lumière dans une backroom.
Ce que je fais, ce sont des images. Rien de plus. On peut les charger de symboles, de fantasmes et de spéculations : ce ne restera que des images. Et il est facile de faire parler une image, elles possèdent toutes en elles leur dénouement, et les fantômes qu’elles ont déjà tués. On peut les voir comme des slogans, comme des bannières, comme des exemples, comme des martyrs, mais ce ne sont que des images, rien de plus.
Et j’ai bien conscience que je suis la putain de cet instant absolu, de cet arrêt sur image parfait. Je suis le coké qui vient chercher sa dose éternelle d’adrénaline, qui vit pour trouver de nouveaux territoires, de nouveaux corps où apposer ce jet de lumière et mes yeux, mais c’est cet orifice qui voit tout, qui se paye le grand spectacle, voyeur et exhibant l’intérieur de mon iris pour un bref instant. Je veux sortir de ce système empirique, comme une Lune en bout de course, je ne veux plus répondre à la violence par un paquet d’images.
Je n’irai plus faire la fête avant d’être apaisé, avant d’avoir digéré ces échos de tristesses et de vécus qui viennent s’entrechoquer à chaque rencontre, pour danser avec les spectres des victimes de ces corps éhontés. Voici mon monde, voici mon safe world.
Texte d’introduction à Safe Word, 2022